La
vie à Saint-Sozy au début du 20ème siècle
:
Récit
de Jeanne Veyrière, née Lafaurie en 1906 - écrit
en 1989
Avec l'aimable autorisation de M. Pierre Veyrière, son
fils, résidant à Saint-Sozy.
Le texte est accompagné de quelques cartes postales anciennes.
Saint-Sozy,
d'après certains érudits devrait son nom aux reliques
d'un saint italien (Sozii) apportées par les Romains lors
de l'occupation de notre pays. Jusqu'à la Révolution
nous dépendions de la vicomté de Turenne; Meyronne
était rattachée à la commune de Saint-Sozy
ainsi que Flayrac qui devint commune en 1946. Se doute-t-on en
cette année 1989 comment ont vécu les générations
qui nous ont précédés?
Par les récits de mes qrands parents, je peux remonter
à plusieurs générations.
Jusqu'à la guerre de 1914/18, la vie des gens à
la campagne était restée à peu prés
inchangée, soit économiquement, soit dans les moeurs
(les hommes étaient les patriarches et les femmes soumises,
je parle-là de la génération de mes grands-parents).
Comme leurs moyens d'existence dépendaient
surtout de la terre, si une année les récoltes étaient
mauvaises, c'était la disette. A ce sujet je veux faire
une mise au point. A cette fin de siècle où nous
vivons, l'ère de la bombe atomique, des voyages dans la
lune, des robots et de l'informatique, lorsqu'arrive une catastrophe
naturelle, nous pensons que ce sont-là les effets du proqrès,
mais il y en a toujours eu. Je vais remonter seulement à
mon grand-père paternel qui me racontait : il était
né en février 1845, ses parents avaient quelques
lopins de terre et ils vivaient là-dessus; mais en 1852
à la suite d'une grande sècheresse, il y eut vraiment
la famine pour les gens comme eux; pour que les autres puissent
survivre, mon grand-père, 7 ans et son frère Julien
d'un an plus âgé furent loués comme bergers
à la Borgne (ce qui reste de cette propriété
est devenue un centre de colonie de vacances). Leur mère
était si malheureuse et si inquiète que tous les
soirs, elle allait coucher avec eux dans la cabane. Donc cette
année-là, pas une goutte de pluie. Plus tard en
1866, "l'onnado del grand oïqa", l'eau recouvrait
toute la plaine, de sur le pont on touchait l'eau avec un parapluie,
ce pont avait été construit vers 1855, il était
suspendu et en bois. Par mon grand-père maternel. En 1870
il fit si froid qu'entre Lanzac et Pinsac on traversait sur la
Dordogne qelée avec les boeufs et la charrette chargée
de bois. En 1917,un orage, plutôt un cyclone: la plaine
était jonchée de noyers arrachés, chez mes
parents sur leur petite propriété, il y en eut 42.
Les routes étaient impraticables, c'était la guerre
et tout le monde attendait le courrier; on s'organisa pour aller
à pied le chercher à Souillac. Elles furent dégagées
par des équipes de prisonniers Allemands et Russes.
Comme quoi les calamités n'avaient pas attendu le proqrès.
Et maintenant entrons dans notre siècle.
Je suis née en 1906, et je pense que cette génération
a été le témoin des plus qrands chanqements.
Au début de ce siècle et jusqu'à la guerre
de 14-18, nous vivions presque comme au Moyen-âge. Les châtelains
mis à part, les maisons n'avaient aucun confort, les grandes
cheminées avec leur cantou servaient pour la cuisine, on
accrochait les marmites à une crémaillère,
les cocottes allaient sur la braise devant le feu; les pauvres
ménaqères se brûlaient bien un peu le nez
pour faire leur repas. C'était aussi le seul chauffage
pour la maison. Mais l'hiver lorsqu'il gelait dehors, il gelait
aussi dedans, et souvent on cassait la glace pour se débarbouiller.
L'hiver les grandes ablutions se faisaient dans un grand chaudron
de cuivre, le soir devant la cheminée. Pour chauffer le
lit, nous avions des "moines" constitués de planchettes
de bois reliées entre elles par des morceaux de tôle,
et on y accrochait, écartant les draps, une casserole spéciale
remplie de braises; il y avait aussi les bassinoires mais c'était
moins agréable. Quel plaisir de rentrer dans un lit chaud
quand la chambre est glaciale!. Les repas étaient surtout
à base de légumes, de pain et d'oeufs. Un cochon
tué chaque année et quelques oies, conservées
au sel ou sous la graisse assuraient la viande pour l'année
et la matière grasse. Avec les noix on faisait de l'huile,
chaque pays avait des pressoirs à huile; cette huile se
conservait pour l'année, soit dans des jarres en terre
cuite, soit dans des bacs de pierre. Les huiles de deuxième
pression alimentaient les calels qui éclairèrent
les maisons jusqu'à l'arrivée des lampes à
pétrole vers la fin du siècle dernier; on prétendait
alors que cette lumière trop vive rendrait les gens aveugles.
Les gens faisaient eux-mêmes leur pain. Il y avait des fours
communaux et ceux qui s'en servaient, payaient en commun le fournier
qui le chauffait, enfournait et sortait les tourtes cuites. Pour
reconnaître les leurs, chaque famille avait sa marque propre
et le fournier était payé à la pièce.
Nous faisions le pain tous les samedis pour la semaine et il était
très bon. Pour faire de la farine avec notre blé,
il y avait de nombreux moulins à eau. Dans mon enfance
j'ai vu quelques champs de chanvre.
Jusqu'à la fin du siècle dernier, c'était
le seul textile connu, pour les toiles à draps. sa culture
était annuelle; vers la fin de juillet il était
arraché; les tas, pour bien les sécher se mettaient
en faisceaux; lorsque les tiges étaient très sèches,
on les mettaient dans la rivière pendant le mois d'août
(Il devait polluer la rivière, car pendant ce mois-là
il était défendu de se baigner). Ensuite il était
à nouveau séché, puis passé dans le
four à pain; lorsqu'on le ressortait, il était passé
dans: des sortes de battoir qu'on appelaient "la barque";
il ne restait que le fil, que les femmes filaient à la
quenouille et les tisserands en faisaient la toile.
J'ai vu les derniers tisserands de Saint-sozy au travail. Le village
était très vivant, car l'artisanat en avait fait
un petit centre groupant les villages environnants. on trouvait
tous les métiers du bâtiment: maçons, charpentiers,
menuisiers, couvreurs, charrons, plâtriers et peintres,
forgerons et serruriers; plusieurs ateliers de tailleur dont le
matériau principal était la bure faite avec la laine
des brebis, filée et tissée sur place. Des couturières
en ateliers et des couturières à domicile, celles-ci
étaient nourries par l'employeur et gagnaient quelques
sous par jour, de sept heures du matin à huit heures du
soir; des modistes, les femmes portaient des chapeaux (une femme
ne devait pas entrer à l'église sans chapeau), un
pour l'hiver en feutre, un pour l'été en paille.
Elles n'en changeaient pas tous les ans, mais toujours le jour
de Pâques pour l'été, le jour 4e la Toussaint
pour l'hiver. La génération de ma gand-mère,
portait encore la coiffe blanche en fin tissu avec un étrout
volant tuyauté au fer, bien amidonné, avec un grand
noeud sur le côté. lorsqu'elles perdaient un des
leurs, très proche parent, c'était la coiffe de
crêpe noire, parfois tout le reste de leur vie. Pour faire
ces coiffes, il y avait des artisanes spécialisées.
Et le barbier ! Les hommes se faisaient raser une fois par semaine.
Des cordonniers et des sabotiers. Nous allions à l'école
avec des sabots ou tout bois ( les éclops ), ou semelles
bois et dessus du cuir très dur. Tous ces artisans habitaient
autour de la place ou dans les petites rues autour.
Les foires, les très renommées foires du 12 de chaque
mois, attiraient beaucoup de monde. On y amenait du bétail
à pied, de tous les pays environnants. Les paysans achetaient
des boeufs maigres, ils leurs faisaient faire les labours et les
semailles, ainsi que tous les charrois nécessaires à
l'exploitation, l'hiver, ils les engraissaient. Cette viande était
très recherchée. Les foires d'hiver étaient
les plus importantes. L'été, et tout le temps, on
amenait des moutons, des cochons. Les acheteurs venaient de très
loin; sur le champ de foire, on entendait les vendeurs se dire
entre eux : "les parisiens, les marseillais, les bordelais,
les toulousains sont venus. Tenons-nous..." . Les marchés
se faisaient bruyamment et étaient conclus par une tape
dans les mains en disant : "tusto oqui", ensuite, on
allait boire "le vinago". Le soir, le bétail
était embarqué soit à la gare du pigeon,
soit à Rocamadour. Des forains se disputaient les places
au bord de la route. On y trouvait de tout : des habots, des tissus,
des chapeaux, de la quincaillerie, des gâteaux, des oranges
et même des marchands d'almanach et de chansons! Un charretou
baché tiré par un pauvre âne maigre, c'était
à la fois sa maison et avec sa femme tout ce qu'il possèdait,
avec un vieil accordéon. Que de monde à ces foires!
Pour passer, il fallait bousculer les gens et tous ces hommes
dans les cafés et les auberges! C'est à cause de
ces foires qu'il y avait eu ici 7 cafés ou auberges et
toujours plein. C'est souvent que tard le soir, on voyait les
clients repartir en chantant. Les auberges avaient les salles
et les cuisines au premier étage, le rez-de-chaussée
étant pour les écuries. Puis ces foires allèrent
en déclinant lorsque les camions purent aller jusqu'aux
étables pour acheter les bêtes et les paysans n'eurent
plus l'avantage de l'offre et de la demande. Au 19ème siècle,
des arrêtés municipaux interdisaient les ventes directes
de l'étable à l'acheteur; tous les animaux devaient
passer par la foire.
Les
foires
cliquer
sur l'image pour agrandir |
Jusqu'à
la construction du pont vers 1855, la principale rue était
ce qui va du fond des " Combelles " en passant devant
l'ancienne école, la maison " Lahitte " jusqu'à
la maison " Benne ", le chemin du Port, où, là,
on passait le bac en ressortant sous le porche du couvent, le
" Barry ", de Meyronne, etc.
pont
sur la Dordogne |
C'était la voie de Souillac à Gramat, là
où passaient les transports de l'époque, ainsi que
les diligences. La route actuelle qui passe du "Marquisat"
à "Pagès" fût construite en prolongement
du pont actuel. Moi, je n'ai connus ces détails que par
mes ancêtres, mais j'ai bien connu la vie des gens du début
du 20ème siècle.
Economiquement
, les artisans vivaient de leur travail à condition qu'ils
puissent avoir un jardin et quelques ares de terre pour élever
un cochon, une chèvre et quelques poules. Il y avait les
petits propriétaires, qui eux avaient: une paire de boeufs,
un cheval ou un âne, pour travailler leurs champs, leur cochon
et leurs poules, mais ils vivaient chichement. Et puis, il y avait
les châtelains qui possèdaient de nombreuses métairies,
exploitées par des familles qui souvent se succèdaient
de père en fils. Ils donnaient la moitié de leurs
récoltes à leur patron, l'autre moitié payait
leur travail.
Ces gros propriétaires occupaient aussi de nombreux domestiques
et tous étaient soumis car ils redoutaient d'être remerciés.
Les artisans aussi dépendaient d'eux, car leur déplaire,
c'était aussitôt perdre toute cette clientèle.
Au siècle dernier les "nobles" de Saint-Sozy étaient
les De Boutières et les De Garderens, ceux-ci ont disparu
à la fin du siècle dernier. Les De Boutières
ou leurs héritiers les De Padirac, furent-là jusqu'à
1920. ceux qui ont vécu l'époque des De Boutières
reconnaissaient que tout en défendant leurs idées,
ils savaient être charitables. A cette époque la municipalité
était de droite et les jours d'élection, domestiques
et métayers devaient passer chez le patron chercher leur
bulletin de vote. Beaucoup ne savaient pas lire et mettaient dans
l'urne le bulletin reçu. Il n'y avait pas alors d'autre parti
que les Républicains (les Rouges) et la droite (les Blancs),
comme on disait alors.
Certaines élections de la fin du siècle furent houleuses,
rien ne fut épargné. La droite distribuait des cadeaux
(des pièces,des morceaux de lard), les Républicains
s'unissaient et certains eurent le courage d'attendre sur la route
ceux qui venaient de chercher leur bulletin chez les patrons et
de leur donner l'autre à la place. Pour la première
fois, la gauche l'emporta. Depuis il y eut bien quelquefois quelques
panachages.
Pour
moi, l'école dût commencer vers 1912. L'école
communale des filles était alors au château, celui
où est l'horloge. La salle d'école était au
premier étage et une salle du bas servait de mairie (cette
mairie avait de la classe avec sa voûte, son dallage en pierre,
sa grande cheminée de pierre surmontée du drapeau
et de Marianne). Le château appartenait alors à la
commune, il fût vendu lorsque la nouvelle école fût
terminée; des réparations importantes dépassaient
les possibilités du budget. La mairie, où elle est
à présent, était auparavant le presbytère,
mais depuis longtemps il n'y avait plus de curé à
demeure à Saint-Sozy. Je reviens à vers 1912 et à
mon école. Nous étions toujours en rivalité
avec l'école libre qui continuait de fontionner avec des
religieuses sécularisées. Il y avait entre leurs élèves
et nous une qrande animosité qui était bien entretenue
de part et d'autre. Le soir après l'école, nous allions
ensemble au bord des chemins qardant chacun notre chèvre.
Nous allions ensemble au catéchisme, mais à l'église
nous ne nous mélangions pas. Pourtant après le salut
du saint-sacrement, nous disions avec elles: "des écoles
sans Dieu et des Maîtres sans religion, délivrez-nous
Seiqneur". A la demande de l'Eglise, certains livres scolaires,
certaines histoires de France devaient être supprimées
sous peine d'excommunication, ce qui nous donnait des visions infernales.
L'école libre qui était pour les filles petites et
grandes jusqu'au certificat d'études dût se recycler
en école maternelle mais ne dura pas très longtemps.
Tous les jours de 11 heures à midi, nous allions au catéchisme
et petit à petit nous fûmes enrôlées dans
la chorale, cela nous plaisait beaucoup, car les répétitions
nous donnaient l'occasion de sortir et nous aurions bien voulu qu'on
honore un saint tous les jours. Cela faisait quand même pas
mal de soirs à la prière à l'église.
Il y avait le mois de mars pour Saint Joseph, mai pour la Sainte
Vierge, juin pour le Sacré Coeur, octobre pour le Rosaire,
décembre pour l'Enfant Jésus et pendant le Carême
le chemin de la Croix tous les vendredis. Nous avons assumé
ces hommages jusqu'à notre mariage, ce qui nous valut une
bien belle cérémonie. Nous devions aussi aller aux
deux messes du dimanche et aux vêpres l'après-midi,
mais après ces vêpres nous avions la permission d'aller
sur le pont de Meyronne.
Je parle toujours de nous, car nous étions 4 filles du même
âge dans le bourg, nous nous entendions bien et étions
toujours ensemble.
Lorsque la guerre éclata en août 1914, j'avais 7 ans
et demi. Je revois encore ce jour-là. Les gendarmes à
cheval portant les ordres de mobilisation, les cloches qui sonnent
le tocsin, les femmes qui pleuraient et les hommes pleins d'enthousiasme
et criant: "A Berlin, à Berlin, nous serons revenus
avant un mois". Il y en eut tant qui ne revinrent jamais. Du
coup, nous ne fûmes plus tout-à-fait des enfants. Nous
étions anxieux comme nos mères, nous guettions le
facteur et la femme qui portait les téléqrammes. De
loin nous savions quand c'était un malheur. Elle cachait
le télégramme sous son tablier bleu et son mouchoir
à la main, elle pleurait. Nous étions tendus, regardant
où elle se dirigeait; elle assurait cette pénible
fonction à la place du maire: Monsieur Montin qui était
infirme. Et pendant quatre ans, lorsque nous recevions une lettre
datant souvent d'une semaine, nous disions: "ce jour-là,
il était encore en vie". Tous les 4 mois, les soldats
avaient une permission de 10 jours, mais ils étaient peu
bavards. Les journaux donnaient bien les nouvelles des batailles,
mais comme la correspondance était adressée à
des secteurs postaux, nous ne savions jamais où ils étaient
et ils ne devaient pas le dire. Lorsqu'ils arrivaient en permission
après 4 mois passés dans les tranchées, dans
la boue et le froid, ils étaient couverts de vermine et de
poux. Je me souviens de mon père, lorsqu'il arrivait la nuit,
il nous appelait et nous demandait d'envoyer des habits par la fenêtre.
Il se déshabillait dehors et laissait-là son uniforme.
C'est dans l'eau bouillante qu'on jetait vareuse, capote, veste
et malgré ce traitement, il nous en restait en souvenir.
Comme conséquence d'une de ces permissions, il m'arriva une
petite soeur en octobre 1917. Il fût bien question de ne pas
me faire terminer l'année scolaire, mais le prestige du certificat
d'études, me valut d'aller jusque-là. Mais il fallait
bien garder la petite soeur, ma mère et mon vieux grand-père
avaient beaucoup de mal à assurer l'indispensable. Je quittai
donc l'école avec regret mais consciente de cette nécessité.
A ce moment-là, ni pour mes camarades, ni pour moi il ne
pouvait être question de nous envoyer à l'école
primaire supérieure, pas de moyen de transport, pas de pension
et pas d'argent.
En ce 11 novembre 1918 où cette guerre prit fin, ce fût
l'allégresse; mais comme dans presque chaque famille il y
en avait qui ne reviendrait pas, à la joie se mêlait
la tristesse. Et tous ces pauvres soldats survivants à qui
on avait fait croire que cette guerre serait la dernière,
et dans leur misère ils s'étaient soutenus en disant
"nos enfants ne verront plus ça". Et la vie se
réorganisa petit à petit. Il y eut ceux que la guerre
avait ruiné et il y eut les nouveaux riches. En spéculant
sur la misère, certains avaient fait des fortunes. ils menaient
une vie scandaleuse, et ils faisaient taire ceux qui essayaient
de le révéler par des écrits où chacun
croyait se reconnaître.
Ici à Saint-Sozy, on pouvait dire que la société
se révèlait. Les propriétaires de nombreuses
métairies furent appauvris par les mauvais rendements de
leurs terres, occasionnés par le départ des hommes
à la guerre. Ils durent vendre. Maître Lamothe, qui
était alors notaire à Saint-Sozy avait décidé
qu'il fallait que ces terres appartiennent à leurs métayers.
Il prévoyait l'inflation, il les aida à trouver de
l'argent, mais à beaucoup, les grosses dettes faisaient peur,
et ce qu'ils ne purent acheter fut acquis par les petits propriétaires
qui agrandirent leur patrimoine.
Cet après-guerre fut aussi le temps de la grande émancipation
de la femme. Elles osèrent raccourcir leurs jupes, laisser
voir leurs bras nus, délivrer leurs corps du corset, couper
leurs cheveux, fumer la cigarette, danser le charleston; on les
appela les "garçonnes". Toute cette audace leur
attira des critiques très dures. Mais elles commencèrent
à réclamer l'égalité de la femme dans
le travail, leur accès aux universités et le droit
de vote (ce droit ne leur fut accordé qu'en 1946). Ces modes
arrivèrent à la campagne, à notre tour nous
osâmes aussi couper nos cheveux malgré les allusions
des dames bien pensantes. Pour vous donner une idée de la
rigueur des apparences, sachez que pendant des années nous
ne devions pas entrer dans l'église avec des manches au-dessus
du coude. Mais les vieilles coutumes résistaient et malgré
quelques audaces, notre jeunesse fût très semblable
à celle de nos mères. Comme nous ne connaissions pas
autre chose, nous étions heureuses comme ça, nous
trouvions tout naturel que nos mères nous conduisent au bal
et à la fête. A la fête à Creysse, nous
allions le soir, à pied bien entendu, avec quelques mamans
qui semblaient se dévouer; à celle de Meyronne, la
journée sans mentor, mais le soir avec les accompaqnantes.
Les fêtes à Saint-sozy se préparaient toute
la semaine. Le lundi matin, une corne appelait les ménagères,
c'était Jeannot: "Lou pilaïré" , qui
arrivait avec un assortiment de vaisselle qu'il étalait sur
la place, c'est avec cette monnaie qu'il payait les vieux chiffons
que les femmes avaient rassemblé depuis l'année précédente.
Puis le mardi, le rétameur avec sa roulotte qui s'installait
aussi sur la place pour plusieurs jours. La batterie de cuisine
d'alors était en fer blanc, soit en cuivre, qu'il fallait
rétamer souvent. Il faisait aussi des cuillères en
étain en coulant dans des moules de l'étain en fusion;
il. était aussi chaudronnier et moulait des chaudrons en
tapant au marteau sur des feuilles de cuivre. Pour les femmes, c'était
la semaine du grand nettoyage, souvent le seul de l'année;
nous frottions avec entrain les carreaux et les cuivres, parfois
nous poussions le raffinement jusqu'à laver
le plancher avec la désapprobation de mon père qui
nous assurait que ça le ferait pourrir. La mairie faisait
aussi nettoyer la place, le seul nettoyage de l'année, puis
on plaçait les guirlandes, les drapeaux et les lampions en
papier que nous trouvions si jolis. Le samedi jour de la cuisson
du pain, après avoir sorti la fournée de 4 heures,
dans ce four encore chaud, c'était la fournée des
gâteaux que nous appelions des "biscuits". Ils se
faisaient dans des moules très hauts et crantés, ils
devaient être enfournés tous en même temps, cette
pâte composée d'oeufs, de farine et de sucre ne supportait
pas d'attendre. Sur la place, ce samedi-là, vers trois heures
et demie, un étranger qui serait passé se serait étonné
de ce bruit qui sortait de toutes les maisons comme un roulement
de tambour. C'était le moment où l'on battait les
oeufs pour les "biscuits", au moins deux douzaines par
famille, et on les battait à la fourchette ou au fouet, selon
l'énergie des ménagères, et si au four on avait
des retardataires, ce qui risquait de tout compromettre, alors quelle
réception Mesdames!
Et le soir la musique arrivait, environ six musiciens avec des cuivres,
tambours et grosse caisse; nous trouvions cela sublime, et les premières
mesures nous transportaient. Le dimanche matin, les garçons
de la classe, ceux de vingt ans, partaient avec la fanfare faire
des aubades, jouant devant chaque porte l'air qui leur était
demandé et chacun donnait son obole qui servait à
payer la musique. Les filles de l'année avaient droit à
un bouquet et à une aubade plus longue. Le papa devait se
montrer généreux et payer la tournée. L'après-midi
et le soir jusqu'à minuit, pas plus, c'était le bal.
Les gens du pays invitaient beaucoup de monde, c'était l'occasion
de réunir les familles et les jeunes n'oubliaient pas les
cousins et les cousines des cousines, ce qui a eu donné chez
moi jusqu'à onze filles.
Nous couchions entassées dans la même chambre, parlant
et riant beaucoup, attendant avec impatience le bal du lendemain.
La fête de Saint-Sozy avait lieu le premier dimanche de septembre
et celle de Meyronne le huit septembre, fête de la Nativité,
était toujours dans la semaine qui suivait celle d'ici, parfois
même le lendemain. C'était donc le moment des grandes
attractions annuelles.
Fête
à saint-Sozy en 1932 |
En dehors de ces fêtes, l'hiver surtout, il nous prenait l'envie
d'organiser un petit bal improvisé dans l'après-midi
pour le soir. Nous dansions dans une petite salle de café,
comme orchestre nous appelions le père d'une de nous, il
était charron mais jouait de l'accordéon, sans beaucoup
de talent, mais cela nous suffisait. En tout sept à huit
filles, les garçons de Sai'nt-Sozy et si nous pouvions le
faire savoir, ceux de Meyronne et parfois ceux de Creysse. Nos mères
bien sûr, nous accompagnaient et il fallait rentrer avant
minuit.
Je dois parler aussi d'une distraction d'un autre niveau. Nous faisions
souvent du théâtre, soit sous la direction des instituteurs,
soit, et cela dans l'esprit de concurrence, au couvent, dirigé
par l'ancienne soeur enseignante, mais sans élève,
qui nous faisait jouer deux fois par an. Cela nous plaisait beaucoup,
nous étions ravies que l'on s'occupe de nous. Nous avons
parfois donné des représentations pour avoir de l'argent,
pour réaliser des projets qui dépassaient les possibilités
du budget communal. Nous avions été élevé
dans le culte des morts de la guerre. La population fit élever
le monument qui est sur la place, mais il manquait l'argent pour
faire la grille. C'est nous, les jeunes en jouant qui l'avons gagnée.
Par d'autres représentations, nous avons pu. acquérir
une importante bibliothèque publique qui faisait notre orgueil.
Elle était dans une salle du chateau-mairie et pendant la
débacle et l'occupation, il passa, il vécu tant de
monde là-dedans que tous les livres disparurent. Comme vous
voyez nous savions occuper nos loisirs, mais il y avait aussi et
surtout le travail.
Après cette guerre de 14-18, notre génération
supporta les effets de tous ces boulversements. Mes amies, filles
d'artisans restèrent ici en apprentissage chez les couturières
ou modistes de Saint-Sozy, moi je dus aider au travail de la terre
et j'ai travaillé durement. Comme beaucoup à la campagne,
les petits propriétaires avaient aussi de petits métiers.
Mon père avait appris le métier de coiffeur et sa
boutique était ouverte le mercredi soir, le samedi à
partir de midi et le dimanche. Peu d'hommes se rasaient chez eux,
les plus soignés le faisaient faire deux fois par semaine,
mais les plus nombreux une seule fois et certains tous les quinze
jours. Quand la mode des cheveux courts est arrivée pour
les femmes vers 1926, mon père ne voulut pas s'en charger.
Il m'apprit alors la coupe et glanant quelques leçons par-ci
par-là pour l'ondulation au fer qui était la seule
à l'époque, je devins coiffeuse. Mes camarades étaient
très heureuses de me servir de modèle, ce qui me permit
d'apprendre très vite. Puis la mode évoluait, les
indéfrisables et les teintures se vulgarisaient, alors je
dus me recycler et apprendre le métier sérieusement.
A Brive, un coiffeur donnait des leçons payantes et grâce
à un car qui faisait le trajet, j'y allais trois fois par
semaine. J'eus très vite une grosse clientèle et j'ai
beaucoup aimé mon métier. Mais il faut que je revienne
sur les coutumes de ma jeunesse. Les gens gardaient des noix pour
faire leur huile pour l'année, il y avait alors un
pressoir à huile dont un cheval actionnait le mécanisme.
Pour préparer ces noix il fallait les casser et les sortir
de leur coquille, c'est ce que l'on appelait le "dénoisillage".
Comme c'était monotone, les gens se rassemblaient pour les
veillées chez les uns et les autres pour ce travail. Les
jeunes étaient invités partout, car on nous faisait
chanter, les vieux racontaient des contes; vers minuit, lorsque
le travail était terminé, nous cassions la croûte
et nous faisions des jeux.
Pour les vendanges c'était la même chose, les gens
s'entraidaient; toutes les familles avaient une petite vigne dans
le"Pech Grand" pour avoir le vin pour l'année.
A midi, nous mangions un casse-croûte à la vigne et
beaucoup de raisins et le soir c'était la fête. Menu
habituel: civet de lapin, haricots, salade, tarte. La cure de raisins
de la journée nous tracassait bien un peu le ventre, mais
nous avions faim.
L'hiver dans chaque maison on tuait le cochon, c'était la
grande réserve de viande pour l'année que l'on conservait
au sel ou sous la graisse. Ces cochons étaient élevés
avec des nourritures choisies: pommes de terre cuites, châtaignes,
maïs. Les étables étaient souvent tout à
côté de la maison afin que rien ne se perde, on leur
réservait même les eaux de vaisselle et c'était
à qui aurait le plus beau lard. On l'abattait sur place et
l'on faisait appel aux voisins pour le tenir le temps de le saigner.
Une femme recueillait ce sang dont on faisait les boudins: on faisait
cuire avec des légumes et des épices de gros morceaux
de viande assez grasse que l'on mélangeait ensuite avec le
sang, puis on les enfilait dans le gros intestin. On les mettait
à cuire dans l'eau où l'on avait cuit la viande et
c'est après, avec cette eau que l'on faisait la soupe. La
coutume voulait que tout le village vienne avec sa soupière
remplie de pain coupé en fines tranches, tremper la soupe
de "gougat".
Parmi les coutumes il y en avait quelquefois de cruelles. Lorsque
un veuf ou une veuve se remariait, les jeunes leur faisaient le
"charivari", d'autant plus fort, quand pendant le veuvage
ils n'avaient pas su garder toute leur dignité. Et ils tapaient
sur des chaudrons, des tambours, soufflaient dans des cornes et
ça faisait un tel bruit que, si par exemple, il y en avait
un à Lacave, on l'entendait d'ici. Cela commençait
(c'était le soir) à la publication des bans jusqu'au
mariage. Et le dimanche après-midi, c'était la réplique
de la noce et chaque participant devait imiter un personnage. Après
la guerre de 14-18, il y eut beaucoup de veuves de guerre très
jeunes qui se remarièrent, mais on respectait leur deuil
et personne n'aurait eu l'idée de leur faire le charivari.
Il y avait une coutume qui pouvait devenir dramatique, si une imprudence
laissait deviner un adultère, pour le faire savoir, un matin
un chemin de paille allant d'une maison à l'autre des partenaires,
apprenait la chose à tout le village, mais aussi hélas
aux époux trompés. Jamais l'auteur n'a laissé
son adresse, on appelait ça "lo pollïade".
J'oubliais de vous parler de la lessive, la machine à laver
actuelle a changé la vie des femmes. Vous ne pouvez pas imaginer
ce travail. Les femmes portaient-de la lingerie en toile de coton
que l'on appelait le "calicot"; par lingerie on entendait,
des chemises très chastes: du cou aux genoux, des culottes
de la taille aux genoux, des jupons
avec des volants, des chemises de nuit et les hommes souvent des
chemises de toile blanche; et tout ce linge devait bouillir, ainsi
que les serviettes, les nappes et draps en grosse toile. Nous avions
de grands baquets dans lesquels nous mettions notre linge classé
à tremper, il était savonné et pendant,cette
opération nous préparions dans un chaudron de cuivre
une (lessive avec des cendres et de l'eau et des cristaux de soude,
on faisait bouillir; les cendres se déposaient au fond du
chaudron, on filtrait et remettait à bouillir. Le linge savonné
nous le mettions dans un grand baquet appelé le "cuvier",
les grosses pièces au fond et avec une casserole nous arrosions
pendant plusieurs heures avec la lessive bouillante qui était
récupérée qrâce à un trou au fond
du "cuvier" et remise à bouillir. Ensuite avec
des brouettes, nous allions le rincer à la Dordogne. Pour
cette lessive-là, nous attendions d'avoir une vingtaine de
draps, nous attendions autant que possible qu'il ne fasse pas froid,
car pour laver ces gros draps nous rentrions dans l'eau pour les
secouer. Les vêtements de travail, les tabliers et la couleur,
après les avoir trempé et savonné, nous allions
aussi rincer à la Dordogne, mais ça c'était
toutes les semaines.
Laver le
ligne dans la Dodogne |
Les gens de sur le Causse venaient une fois par an pour rincer cette
grande lessive à la Dordogne. Il y avait une centaine de
draps, ils venaient avec un cheval et la charrette, quatre ou cinq
voisines et ils s'entraidaient. Après, nous eûmes des
lessiveuses que l'on mettait directement sur le feu et qui s'arrosaient
toutes seules et l'on trouvait des lessives toutes préparées.
Pendant l'occupation, le savon était si rare que nous en
fabriquions nous même avec des graisses d'abattoir et de la
soude caustique que nous devions parfois aller chercher très
loin à bicyclette.
Je peux vous parler maintenant de la vie de la famille.
Commençons par le mariage. Dans la génération
de nos parents, dans le milieu rural et artisanal, souvent depuis
longtemps, les familles avaient arrangé ça. Le fils
aîné devait rester à la maison avec ses parents
et on le mariait avec une cadette qui venait vivre avec eux. S'il
n'y avait qu'une fille c'était un fils cadet qui devenait
le gendre pour continuer l'exploitation agricole ou artisanale.
Ils vivaient ensemble s'entraidant, se supportant mutuellement y
mettant souvent de la bonne volonté de part et d'autre; c'était
dans les moeurs... mais surtout il était impossible de faire
autrement, ils n'en avaient pas les moyens. C'était donc
celui qui restait à la maison qui soignait ses parents (car
tout le monde mourrait chez soi), les retraites alors n'existaient
pas et quand les parents ne pouvaient plus travailler ils devenaient
une charge matérielle pour cet aîné. Comme compensation,
il existait une forme de droit d'aînesse qui donnait à
l'aîné le 1/4 de la totalité des biens et ensuite
sa part des 3/4 restants.
Mais les mariages n'étaient pas toujours préparés
par les parents. Parfois des jeunes voisins s'étaient choisis
depuis toujours, d'autres fois des rencontres aux fêtes votives
ou aux foires. Par quelques rumeurs, les parents l'apprenaient et
si tout convenait, les démarches officielles n'étaient
pas trop difficiles. Mais quand les parents n'approuvaient pas,
si le mariage avait lieu sans leur consentement, c'était
la rupture avec les parents (si pour ma génération
ce fût un peu moins rigoureux, nous étions bien loin
des moeurs actuelles). Pour nous comme pour mes parents, les rites
se continuaient. C'était la demande en mariage du garçon
aux parents de la fille, puis les fiançailles (on appelait
ça "arranger le mariage"). Il était question
bien sûr d'argent et de l'organisation de la fête. Et
ce jour là,
c'était d'abord le cortège à la mairie et à
l'église, à pied bien sûr, même si l'on
venait de plusieurs kilomètres Tout le monde devait être
bien habillé, souvent les pères ressortaient le costume
noir de leur mariage; encore au début du siècle précédé
par un joueur de vielle, toujours la même ritournelle. Si
je ne peux vous donner l'air, j'en connais les paroles "Té
ménoren pïoucelo béléou- Té ménoren
pioucelo". Le mariage avait toujours lieu le matin, à
midi le repas se faisait à la maison de la mariée,
avec la famille des deux époux, les parents et amis. si la
maison était trop petite, c'était dans une grange
ou un hangar dont on recouvrait les murs avec des draps de lit blancs
garnis de verdure. Les repas étaient copieux mais simples.
Des potages, des poules au pot, des pastis garnis de salsifis et
de viande, des poulets rôtis et de la salade, le fromage et
traditionnellement le gros massepain et la crème anglaise.
Pendant l'après-midi on dansait dans quelques cafés
avec l'accordéon et le soir c'était encore un repas.
Les voisines aidaient à la cuisine. Le repas terminé,
on enlevait les tables et on dansait. Pendant le bal, les mariés
s'éclipsaient en douce pour aller passer la nuit de noces
dans une chambre préparée à l'avance par un
complice dans le plus grand secret. C'était une coutume très
ancienne, la noce devait les trouver et leur faire boire du vin
chaud au lit.
Parfois les recherches échouaient pour la plus grande joie
des mariés et le grand dépit des autres.
Et pour que la vie continue, bien sûr on faisait des enfants.
On ne parlait de ces choses-là qu'à voix basse et
les femmes faisaient tout pour cacher leur état le plus longtemps
possible. Elles accouchaient à la maison. Lorsque mon fils
est né, il y avait alors des sages-femmes diplômées,
mais la génération d'avant, quelques femmes dans le
village ayant été initiées par une ancienne
en faisaient la fonction et il mourrait des femmes en couches soit
d'hémorraqie soit de fièvre puerpérale car
il était impossible de respecter l'hygiène nécessaire.
Pour les bébés c'était la même çhose
et les plus forts résistaient. Dans notre région on
couchait ces petits dans des berceaux très
bas. Les montants avaient à peine 50 cm de haut, reliés
à mi-hauteur par des barres de bois qui supportaient des
arceaux. Le haut et le bas étaient reliés par les
pieds par une planche en arceau qui permettait de bercer l'enfant
avec le pied tout en étant assis. Dans le berceau une paillasse
remplie de feuilles de hêtre (cette feuille seulement) car
le pipi ne la pourrissait pas. Il en fallait plusieurs, car lorsqu'on
changeait le bébé on faisait sécher devant
le feu de cheminée celle qui devait servir pour la prochaine
rechange. Sur cette paillasse on mettait d'abord un lange de
laine, puis un en fil, sur celui-ci un petit chiffon de fil "lou
pilhou" pour recevoir le caca. Le bébé était
posé dessus, les bras le long du corps, puis roulé
dans ses langes, bien épinglé du haut en bas, on aurait
cru voir une momie. Par-dessus une couverture, une sangle reliait
tout ça au berceau d'un côté à l'autre
et même si le berceau se retournait, l'enfant ne pouvait pas
tomber. Les mamans ou les grands-mères berçaient le
bébé avec leur pied, assises en tricotant ou en cousant.
Les mamans pouvaient prendre le berceau sous le bras et aller aux
champs et leur donner le sein le jour ou la nuit sans les changer
chaque fois, car dans ces maisons sans chauffage pour l'alimentation
il n'était pas question de donner autre chose que le lait
de la mère ou d'une nourrice; s'il n'était pas possible
d'en trouver une, c'était une jeune chèvre qui était
choisie.
Mon père fut nourri par une chèvre qui, lorsqu'elle
l'entendait pleurer enjambait le berceau pour lui donner le pis
et il s'éleva aussi facilement qu'avec du lait de femme.
C'était exclusivement au sein que l'enfant était nourri
jusqu'à douze ou quatorze mois, c'est à la génération
de mon fils, vers 1930-35 qu'on commença à admettre
le biberon.
Et nous arrivons à la fin puisque personne n'y échappe;
là aussi les habitudes ont changé: les gens mourraient
chez eux, surtout à la campagne, chaque génération
aidant la précédente. Il y avait entre voisins et
familles une très grande solidarité. Dans une longue
maladie on s'organisait pour aider à passer les nuits et
à donner les soins et à la mort, les voisins se chargeaient
de la toilette du défunt et de l'organisation des funérailles.
Les pompes funèbres n'existaient pas içi et c'était
le cheval du voisin qu'on attelait au corbillard, les amis portaient
le cercueil, toute la famille était prévenue, les
proches et les cousins jusqu'à la troisième ou quatrième
génération. Les enterrements se faisaient le matin
avec une longue cérémonie religieuse. Ensuite la famille
se réunissait à la maison mortuaire pour prendre un
repas très simple (que les voisines avaient préparé),
qui était suivi d'une prière en commun "pour
implorer la grâce de Dieu". Les coutumes du deuil étaient
très sévères. Pour l'enterrement et pendant
trois mois, pour se rendre aux offices, les femmes toutes habillées
de noir, des chapeaux de crèpes noir soutenant un grand voile
de crêpe leur voilant la face et descendant au-dessous de
la ceinture, ensuite ce voile était rejeté en arrière
et cela pendant un an, le chapeau était encore porté
toute une année. Pour les hommes c'était un large
brassard de crêpe sur un costume noir. Les enfants aussi étaient
habillés de noir à partir de dix ou douze ans. Pour
le deuil des grands-parents on nous coiffait aussi de crêpe.
Un autre service religieuxqu'on appelait la "neuvaine"
était célébré la semaine suivante et
là aussi toute la famille se réunissait et un repas
suivait cette messe. Et tout cela est révolu le temps d'une
génération, ne pensez pas que c'était la vie
facile. Si les moeurs et les esprits ont évolué tant
mieux. Les enfants qui naissent d'une union libre, ne sont plus
des tarés comme alors. Souvent des pauvres filles, qui par
naîveté s'étaient laissé surprendre,
trainaient toute leur vie ce qu'on appelait une "honte".
Mais à présent, si les enfants arrivent c'est qu'on
les a voulus et c'est bien (espérons tout de même que
cela n'entrainera pas une trop grande débauche).
Pensez tout de-même qu'à tout cela il a fallu s'adapter
le temps d'une génération.
En 1910 j'ai vu la première automobile.
En 1913 le premier aéroplane a survolé la vallée.
En 1928 l'électricité arrivait à Saint-Sozy.
L'ancienne
halle de Saint-Sozy |